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03 décembre 2008

A Hollywood...

Mister Bones.jpgMister Bones de Seth Greenland paru en 2008 chez Liana Levi « Piccolo ».

Lloyd Melnick et Frank Bones travaillent tous deux à Hollywood. Lloyd est un scénariste de sitcom nouvellement engagé par une chaîne de télé, Lynx, après avoir pendant des années œuvré sur une série encensée par la critique et aux taux d’audience record. Le problème c’est que la longévité de Lloyd au sein de cette équipe de scénariste tient plus à sa faculté de s’être fait oublier du créateur fantasque de la série qu’à un quelconque génie. Le voilà donc bien accablé par son nouveau travail alors qu’il vit très mal sa nouvelle situation sociale. Il doit créer une nouvelle série, doit justifier son salaire mirobolant mais doit aussi satisfaire les besoins – très dispendieux – de sa femme qui a enfin l’impression d’être sur le voie de son ascension sociale tant espérée en tant que « femme de… ». Frank est un comique de stand-up. Un comique doué mais en fin de course depuis un « incident » plusieurs années auparavant : il a braqué un revolver chargé sur un spectateur qui n’appréciait pas un de ses sketchs. Depuis, Frank vivote avec sa compagne, Honey, honorant quelques contrats dans des boîtes minables attendant désespérément que quelqu’un reconnaisse enfin son talent et lui écrive le show qu’il mérite. Mais la seule chose qu’on lui propose c’est une série ridicule où il joue le rôle d’un esquimau ! Malgré tout, il accepte de tourner le pilote, cédant à la pression grandissante d’Honey qui le menace de lui faire un coup à la Lysistrata. Le pilote est un échec. Honey est remarquée par les producteurs de la série – bien sûr, rien à voir avec sa récente et conséquente augmentation mammaire ! – et tandis que sa carrière commence à décoller, celle de Frank s’effondre totalement dans les vapeurs du crack et de l’alcool. Lloyd et Frank se sont connus bien des années avant lorsqu’ils étaient à New York. Lloyd admire le talent de Frank et Frank… eh bien, Frank a beaucoup d’admiration pour son propre talent également ! Mais à Hollywood, Lloyd est en haut de la chaîne alimentaire et son refus d’aider Frank en lui écrivant quelque chose à sa mesure va les projeter dans une aventure rocambolesque.

J’aime : le ton de l’auteur, à l’image de son héros, Seth Greenland est ironique et grinçant sur le monde d’Hollywood qu’il connaît manifestement très bien :

« Exaspéré, il descend de la Saab et tend les clés au jeune Mexicain qui a risqué sa vie pour franchir la frontière caché dans un baril de pétrole, afin de pouvoir gagner 5,50 dollars de l’heure en garant des voitures, et il suit sa femme en direction de la maison, une immense demeure récente, dans le style hacienda, enfant naturel d’une liaison entre Louis XIV et Cortes, Versailles revu par les fast-foods Taco Bell. […] Du seuil de l’hacienda des Hayler, Lloyd, vêtu de son habituel mélange de cotonnade agressivement hors de toutes les modes, avec ses Nike aux pieds, balaye du regard la vaste demeure et le gombo de producteurs hollywoodiens, d’agents, avocats, managers et réalisateurs, le tout saupoudré de quelques vedettes connues pour leur soutien aux causes progressistes afin de relever un peu le brouet. Dans un coin, il aperçoit l’über-agent Yuri Klipstein, un homme qui a la réputation de passer cent cinquante coups de téléphone par jour, en train de discuter avec une femme qui a écrit un film sur un vagin qui parle. Dans un autre coin, un comique-acteur hyperactif très connu, dont Lloyd trouve les films d’un sentimentalisme grotesque, est en pleine conversation avec une personnalité de la radio au tempérament acerbe. Au bar, en contrebas, la barmaid tend deux mojitos à une ancienne starlette qui a su faire fructifier une série de scènes dénudées tournées au début de sa carrière pour décrocher un mariage avec un directeur de studio et une maison à Malibu ».

S’inspirant de sa propre expérience, l’auteur démonte complètement le mécanisme à la base de tout sitcom et on en vient à regarder certaines séries avec un œil plus critique :

« Les scénarios comme celui de Happy Ends, un programme destiné à être enregistré en public, sont écrits avec la rigueur des haïkus. Il y a généralement trois gags par page et généralement deux lignes de dialogue avant l’arrivée du gag, ce qui crée un rythme inaltérable : réplique-réplique-gag, réplique-réplique-gag, à l’infini. Cette règle peut changer seulement lorsque le programme existe depuis plusieurs années, si les producteurs décident de pimenter un peu les choses et d’étirer leurs muscles créatifs, un désir malencontreux qui peut s’avérer désastreux pour l’existence des personnages principaux, généralement sous la forme d’un divorce ou de l’apparition d’un cancer. Il en résulte souvent « un épisode très particulier » qui contient moins de gags et beaucoup plus d’embrassades qu’à l’accoutumée. Mais de manière générale, le rythme réplique-réplique-gag est aussi inaltérable pour un scénariste de comédie que les temps de valse pour un pianiste ennuyeux.
Un spectateur exposé à cette forme de divertissement pendant de longues périodes développera un signal cognitif interne conçu pour réagir au rythme de gags de la même manière qu’une personne qui entend dire « tagada » s’immobilise et tend l’oreille dans l’attente du « tsoin tsoin » qui viendra achevé l’équation sonore et évacuer la tension créée par le rythme de la scène. Le public ne rit pas parce qu’il y a forcément une chose drôle, mais parce qu’un comédien a prononcé la troisième réplique en insistant particulièrement pour indiquer qu’un gag était arrivé. Le rire, comme le sait quiconque s’intéresse à la psychologie et connaît vaguement les sitcoms américains, devient un réflexe pavlovien ».

Mais par delà cette ironie, Greenland évoque le découragement qu’un auteur peut ressentir quand il accepte de bosser sur des projets qui ne lui plaisent pas, juste pour ne pas renoncer à son train de vie et d’abandonner ainsi tout espoir de produire quelque chose de créatif et d’artistique :

« Lloyd voulait devenir un artiste et au lieu de cela, il est devenu riche ».

Ou encore :

« Haley estimait que Lloyd Melnick, extrêmement surpayé, était l’homme idéal pour écrire la série et Pam fut réquisitionnée sur-le-champ pour aller en discuter avec le nouveau chouchou de chez Lynx. Quant à Lloyd, on attendait de lui qu’il accepte le décret directorial avec l’équanimité d’une pute à cinq mille dollars devant laquelle on dépose un godemiché de trente centimètre de long en lui demandant de se retourner ».

J’aime pas : pour faire progresser l’intrigue et ses personnages, l’auteur y imbrique une histoire pseudo-policière que je trouve un peu décousue et comme de nombreux auteurs anglo-saxons, il succombe à la facilité et offre à son personnage principal un happy end qui tombe à plat.

Un autre roman sur Hollywood :

Junket.jpgJunket de Juliette Michaud paru en 2008 chez Sonatine.

Juliette Michaud y évoque ses années de journaliste pour le magazine Studio alors qu’elle était en poste à Los Angeles. Elle y débarque sans maîtriser les rudiments de la langue et sans avoir le permis – chose très handicapante dans cette ville en particulier ! Après le premier effet de son nouveau boulot, l’émerveillement de côtoyer des stars internationales, succède la déprime devant l’inanité des grands studios hollywoodiens. Car à Hollywood, on ne fait pas de l’art mais des dollars. Le cinéma n’est pas une passion mais une industrie. Et comme toute industrie moderne, il y a son travail à la chaîne : le junket. Imaginez alors un hôtel de luxe dont une ou plusieurs suites sont réquisitionnées pour que les journalistes nationaux et internationaux interviewent l’équipe du film. Mais avant de se trouver devant la star qui intéresse votre journal, vous devez vous tapez, vous et l’ensemble de vos collègues, le réalisateur, le scénariste, les seconds rôles, le type qui a dressé le chien dans la seconde scène, les figurants et le perchiste… Non, là j’exagère un peu ! Le Saint Graal du junket, c’est le rendez-vous en tête à tête avec la star mais attention, c’est chronométré ! Le Nirvana, c’est l’interview de la star dans son intérieur mais alors là, c’est vraiment réservé à une poignée d’élus !

J’aime : Juliette Michaud semble écrire comme elle parle, c’est frais, c’est divertissant. Ce qui est amusant mais qui pourrais lasser un lecteur moins féru de « people » que moi, c’est l’avalanche de noms célèbres, un petit côté « name-dropping » : « J’ai vu untel au supermarché », « J’ai été prise en photo avec machin », « Bidule m’a dragué comme un malade »… Après la lecture du roman, on a l’impression d’avoir lu les mails d’une bonne copine expatriée qui nous raconte ses moments agréables ou ses coups de cafard. Mais c’est aussi assez sombre, Juliette ne vit pas très bien le déracinement et la futilité de son travail. Elle a l’impression de n’être qu’un rouage d’une machine à broyer surpuissante et cela la plonge dans de douloureuses introspections.

J’aime pas : le name-dropping justement, ça donne à l’auteur un petit côté vantard assez désagréable. Je reste mitigée sur ce roman, bien moins littéraire et abouti que celui de Seth Greenland, il est toutefois intéressant pour ceux qui sont curieux de connaître les coulisses de l’industrie cinématographique américaines vues par une Française.

À noter que deux comédies romantiques à gros budgets évoquent les junkets : Coup de foudre à Notting Hill et Couples de stars. Hasard ou pas, les deux sont avec Julia Roberts !

Les studios hollywoodiens sont écologistes… Ils recyclent tout.

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