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28 mars 2010

Stasiland

Stasiland.JPGStasiland de Anna Funder paru en 2009 chez 10/18 "Domaine étranger".

Anna est une jeune Australienne qui travaille pour une télévision internationale allemande. C’est dans le cadre de son travail qu’elle commence à s’intéresser à la vie de la population en RDA et cherche des témoins de cette époque.

L’histoire de Miriam sera le déclencheur de la plongée d’Anna au cœur d’un pays aussi méconnu que redouté : « Stasiland ». Car pour beaucoup de citoyen de l’ex Allemagne de l’Est, la Stasi symbolise l’État, la répression, la peur constante mais pour d’autres, c’est la sécurité, l’ordre, une impression d’importance que confère le pouvoir d’espionner et de dénoncer les moindres faits et gestes de sa famille, de ses amis, de ses voisins ou de ses collègues. En 1968 Miriam a 16 ans et se fait remarquer par la Stasi en distribuant des tracts politiques contre le régime. Après un mois en isolement, elle craque et raconte tout.

À sa sortie de prison, elle prend le train pour Berlin avec l’espoir de franchir le Mur, seule. Elle réussi à trouver une faille dans le système de sécurité mais cela exige qu’elle passe par-dessus un grillage métallique surmonté de barbelé, qu’elle traverse un chemin de ronde éclairé comme en plein jour, qu’elle évite les chiens de garde, qu’elle escalade une autre clôture barbelée, qu’elle franchisse un dernier sentier. Mais elle n’avait pas vu les fils piégés… une alarme se déclenche alors qu’elle n’est plus qu’à 4 m de Berlin-Ouest. Là, les gardes de l’Est la récupèrent et la renvoient d’où elle vient, la ville de Leipzig. Au siège de la Stasi à Leipzig, elle est enfermée sans aucun contact avec l’extérieur. Les gardes l’empêchent de dormir pour la faire parler car pour eux, il est impossible que cette jeune fille ait presque réussi à passer le Mur sans l’aide d’une organisation clandestine. Après dix nuits d’interrogatoires et aucun repos le jour, Miriam décide d’inventer une histoire improbable pour qu’ils la laissent dormir. Après ça, elle est condamnée à 18 mois de prison, une prison où les gardes brutalisent et torturent les détenues politiques et où elles laissent les détenus de droit commun martyriser les détenues politiques afin d’obtenir des privilèges.

Bien des années plus tard, Miriam s’est mariée avec un professeur d’EPS, Charlie. Miriam est, depuis sa sortie de prison, étroitement surveillée par la Stasi. Charlie ayant aidé un couple a passé à l’Ouest, il est en liberté surveillée. Comme Miriam est lui font une demande officielle pour quitter la RDA, il est considéré comme un traître et est emprisonné. Miriam n’a plus eu de nouvelles de lui. Quelques temps plus tard, un policier est venu lui demander de venir récupérer les affaires de son époux. Charlie est mort en détention. Miriam a cherché à connaître la vérité et on lui a répondu qu’il s’est pendu or, lors de ses funérailles, ayant exigé un cercueil ouvert, elle a pu constater que son mari n’avait aucune trace de strangulation. Il est probablement mort sous les coups de ses geôliers.

Depuis la mort de Charlie en 1980, Miriam vit avec son souvenir et désire plus que tout savoir ce qu’il lui est arrivé. Elle compte beaucoup pour cela sur le travail des « femmes puzzles », des personnes qui s’obstinent à reconstituer la masse de documents déchirés à la main ou passés à la déchiqueteuse au moment de la chute du Mur. C’est un labeur titanesque qui, avec un effectif de 40 employés prendra 355 ans. Certes, il est possible aux Allemands de l’Est de consulter leurs dossiers personnels constitués au fil des ans par la Stasi mais les documents les plus sensibles ont été détruits.

Pour continuer son enquête, Anna rencontre différentes personnes, notamment des anciens de la Stasi. Certains de ces officiers vivent très mal la chute du Mur, d’autres ont révélé leur appartenance à la Stasi au risque d’être harcelés par leurs anciens collègues. Anna contacte aussi l’homme qui a dessiné le tracé du mur et qui garde religieusement le moindre souvenirs de cette époque, elle interview aussi un homme qui avait une émission télé qui fustigeait l’Ouest en montrant des extraits de programmes comme preuve de sa décadence (c’est sûr que Dallas, ça doit paraître venir d’une autre galaxie et être choquant pour un Allemand de l’Ouest !).

Anna s’attache aussi au sort de ces citoyens lambda qui, loin d’être des opposants actifs, se sont un jour retrouvés dans le collimateur de la Stasi. Il y a Julia, qui fut une étudiante en langues étrangères brillante et qui aspirait à devenir interprète mais sa relation avec un Italien qui venait la voir en Allemagne ou qu’elle retrouvait pour les vacances en Hongrie, l’a empêché de trouver du travail car les employeurs potentiels étaient systématiquement rebutés par son dossier personnel. Quand elle rompt avec cet Italien si mal vu par le régime, la Stasi la convoque le lui demande de l’espionner pour leur compte car l’Italien travaille dans l’informatique. Comme elle refuse, l’officier menace de bloquer sa carrière et celle de sa famille.

Il y a aussi Frau Paul dont l’enfant nouveau né est gravement malade, il doit être hospitalisé à l’Ouest mais la construction du Mur place les parents d’un côté et l’enfant de l’autre sans possibilité de lui rendre visite. Le couple essayera de passer à l’Ouest mais la tentative échouera et ils se retrouvent en prison. La Stasi avait tout pouvoir sur les citoyens et les officiers partaient du principe que ceux qui n’adhéraient pas totalement au régime étaient de facto des opposants qu’il fallait surveiller activement grâce à leurs agents ou avec l’aide d’indicateurs à peine rémunérés.

En RDA, on comptait un indicateur pour 63 personnes. À titre de comparaison, sous le IIIe Reich d’Hitler, on estime qu’une personne sur 2 000 était de la Gestapo et dans l’URSS de Staline, une personne sur 5 830 était agent du KGB… Les agents de la Stasi ne reculaient devant rien pour traquer les opposants, allant jusqu’à capturer l’odeur de suspect en enfermant de l’air ou un tissu touché par un individu dans un bocal ou même en irradiant à leur insu certaines personnes afin de suivre leur trace avec un compteur geiger. Certains d’entre eux ont succombé à des formes de cancer extrêmement rares…

Avec ce documentaire qui se lit comme un roman, on ressent la peur au quotidien que la Stasi inspirait car les témoins d’Anna Funder sont des gens ordinaires, peu ou pas politisés, qui ont été propulsé de l’autre côté du miroir, dans le Stasiland où l’horreur et la violence règnent. Un endroit où le citoyen doit être surveillé et contrôlé jusque dans son intimité. Un endroit où la justice n’existe pas. Cet endroit a physiquement disparu mais existe encore dans les esprits de ceux qui l’ont vécu, que ça soit du côté des bourreaux ou du côté des victimes.
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Window with a view to a window with a view to a window with a view to a wall de Alice Swanson.

17:36 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : documentaire, anna funder |

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