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04 juillet 2007

Le nez dans le fromage

89734d070c4e0d63e0fa2d12e27e0b43.jpgLe Nez d’Edward Trencom : les aventures héroïques et byzantines d’un fromager londonien de Giles Milton paru en 2007 chez Buchet/Chastel.

En 1969, Edward Trencom est fromager à Londres dans une maison respectable fondée en 1662 et fournisseur de la Reine. Sa passion, c’est le fromage et le fromage, c’est sa vie :

« En entrant dans la fromagerie Trencom, on était d’abord saisi par une odeur hors du commun. Un puissant arôme imprégnait l’atmosphère, comme si les murs et le plafond se composaient de grandes tranches d’emmenthal. La porte franchie, les clients et les visiteurs s’immobilisaient, momentanément arrêtés par l’odeur de fromage. Ce n’était pas désagréable, non, pas désagréable du tout, mais il fallait une bonne minute pour laisser l’odorat s’habituer au choc de cette rencontre.
L’air était plus lourd, plus moite tôt le matin, à l’ouverture. C’était comme si la nuit, les fromages travaillaient dans leur sommeil. Ils baillaient, soupiraient, exhalaient leur haleine assoupie. Les Trencom étaient convaincus depuis longtemps que dans leur torpeur, les stiltons rotaient, les roqueforts lâchaient des vents. Pourquoi pas ? Les fromages étaient des êtres vivants, de vastes et prolifiques colonies crémeuses de bactéries vertes et bleues.
La famille avait découvert depuis beau temps que les fromages subissaient de mystérieuses métamorphoses pendant les heures obscures. Au matin, on découvrait que les clochettes, encore trop jeunes la veille, s’étaient patinées d’une moisissure verdâtre. Les couhé-vérac s’étaient miraculeusement débarrassés de leurs feuilles de châtaignier, comme une femme impudique laisse tomber la nuisette ou son négligé par terre.
Des générations de Trencom s’étaient amusées à imaginer ce qui se passait dans l’univers nocturne des fromages. Les tommes faisaient-elles des avances aux picodons ? Les gaperons séduisaient-ils les sveltes bûchettes ? Quelles que soient les intrigues nouées pendant les heures de fermeture, et que personne ne percerait jamais à jour, ils répandaient un fumet matinal très distinctif et un peu libertin, parfum délicieux mais trop musqué que l’on trouve parfois emprisonné sous les draps des amoureux. »
Mais Edward commence à se poser des questions : d’où vient ce nez (le sien) qu’il admire des heures dans la glace et qui fait sa fierté et sa renommée ? Quel est le secret de ce nez qu’il juge parfait ? La découverte d’une caisse de papiers familiaux le décide de publier sa généalogie et non plus une histoire du fromage pour faire suite à son Encyclopédie des fromages en 12 volumes.

Car l’histoire des Trencom est rocambolesque : les Trencom ont été courtisés par tous les rois, princes et tsars d’Europe, une malédiction pèse sur les hommes de cette famille qui ont hérité de ce nez, ils meurt tous dans des circonstances brutales, la fromagerie elle-même a connu plusieurs catastrophes qui auraient dû la faire fermer à jamais.

À travers les découvertes d’Edward sur sa famille, ses propres changements de comportement, Milton retrace l’histoire d’une dynastie qui depuis 9 générations a des liens étroits avec la Grèce.

Si le roman ressemble beaucoup à un roman historique, il est également très drôle. Milton a cet humour que l’on dit typiquement anglais, qui sait manier le côté pince-sans-rire et la dérision :

« Ils avaient réservé une chambre pour deux nuits au Coach and Horses à Piddletrenthide, une auberge à colombages dont l’enseigne peinte précisait que l’établissement existait depuis le règne du roi Jacques 1er. Il appartenait à M. et Mme Singleton, un couple proche de la soixantaine qui cultivait une perversion très courante chez les gens de leur âge dans cette partie du Dorset. Ce penchant avait beau ne contrevenir à aucune loi du Parlement, il transgressait indiscutablement les limites du bon goût.
Leur vice était le suivant : Clive et Clarissa Singleton ne juraient que par les motifs floraux. Les murs de leur auberge étaient couverts de papier peint fleuri. Les courtepointes recouvraient les lits de fleurs. Il y avait des boutons-d’or sur les rideaux et des bleuets sur les tapis. Et quand on posait sa tête lasse sur son oreiller le soir, on s’enfonçait dans une taie constellée de fuchsias. »

Et enfin, un passage sur un bibliothécaire qui a une obsession pour la Grèce et qui m’a bien fait pouffer en le lisant car vous remplacez par la Grèce par la Russie, les trains électriques par les chats, vous lui changez de sexe et vous obtenez Monique, la responsable de ma bibliothèque :

« Herbert Potinger était le directeur de la bibliothèque, ainsi qu’un ami et proche voisin d’Edward. Historien amateur, passionné de trains électriques, végétarien et féru de grec, Herbert était le célibataire anglais type – un Anglais de la vieille école, qui passait deux semaines tous les étés sous le ciel gris de Broadstairs, abrité derrière un pare-vent, à dévorer les comédies d’Aristophane. Il avait l’obsession de tout ce qui était grec, en particulier du grec médiéval et du grec moderne, et avait fait l’acquisition pour la bibliothèque d’une impressionnantes collection de chroniques byzantines récemment republiées (coût : quarante-huit livres, cinq shillings et deux pence) et des œuvres complète de Kostis Palamas (coût : treize livres et six shillings) le tout généreusement financé par le contribuable. »

00:15 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature britannique, giles milton |