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05 février 2007

Polar social

medium_Jonquet.jpgSophie, toujours aussi fan de polar m’a conseillé celui-ci : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte de Thierry Jonquet édité par le Seuil « Roman noir ».

C’est vraiment un roman noir, mais alors très très noir. Sophie m’a dit que ça l’a déprimé et qu’il a fallu qu’elle lise quelque chose de léger derrière. Moi j’ai fait ma grande gueule : « J’ai pu lire American Psycho d’une seule traite, c’est pas un polar franchouille qui va m’empêcher de dormir ! » sur le ton de « Moi j’ai fait la guerre du Vietnam p’tit… Tu peux pas comprendre ! ». Effectivement, ça m’a pas empêché de dormir mais ça démoralise un peu quand même.

Voilà l’histoire : une toute jeune prof, Anna Doblinsky, qui sort juste de l’IUFM se retrouve en poste dans un collège en plein dans le 93 dans une ville imaginaire mais qui ressemble à plutôt à Saint-Denis ou Bobigny. Elle se retrouve donc confronté à une classe typique de banlieue, ni pire ni meilleure où tout ce qu’elle a appris à l’IUFM sur « l’appropriation de l’espace-classe » par les « apprenants » ne lui sert strictement à rien. Mais elle voit dans un élève en particulier une lueur d’espoir, un élève qui sort du lot. Ce garçon, Lakdar, l’a aidé à s’imposer parmi les autres élèves, sans cela, elle se serait fait chahuter jusqu’à ce qu’elle craque comme tant d’autres avant elle.

Elle décide donc d’aider Lakdar qui après avoir été mal soigné aux Urgences de l’hôpital de Bobigny, se retrouve définitivement handicapé de la main droite. Il était droitier. Il voulait être dessinateur. Malgré tous ses efforts, peu à peu, Lakdar s’enfonce dans son malheur. Il ne désire plus qu’une chose, que son ami Slimane lui raconte comment c’est le Djihad en vrai. Il ne respecte plus son père qui boit beaucoup, qui lit des revues pornos. Slimane lui dit d’ailleurs que son père est un mauvais musulman. Pour son éducation, il lui prête des livres sur les « Protocoles de Sion », lui passe des cassettes antisémites d’Al-Manar… Petit à petit, Lakdar est complètement embrigadé par le discours de Slimane qui est ce que les policiers appellent « un membre d’une cellule dormante ». Un garçon sérieux, propre sur lui, qui après un passage à Fleury décide de reprendre sa vie en main… en se déclarant « combattant ».

Un autre personnage à son importance, Richard Verdier, substitut du procureur au tribunal de Bobigny. C’est à travers ce personnage que l’auteur dresse un portrait de cette ville imaginaire, Certigny, qui est divisée en quatre secteurs. Le secteur nord appartient aux frères Lakdaoui qui vivent du commerce du shit et des voitures volées mais qui s’achètent une respectabilité avec l’ouverture d’une pizzeria et arrosent la mairie d'argent pour l'illumination des rues commerçantes. À l’est, l’autre cité est tenue par Boubakar dit Le Magnifique. Un proxénète qui est en plein dans le trip pimp bling bling comme on peut le voir dans les clips de certains rappeurs sur MTV. Il habite un appartement en HLM qu’il a transformé en duplex avec jacuzzi dans la salle de bain. A l’ouest, c’est « Médine », la cité est tenu par l’imam et ceux que Slimane appelle avec mépris les « salafs » et qui porte barbe et kamis. Et au sud, un jeune corse vient de s’installer dans la cité. Issu du milieu traditionnel du banditisme, son truc c’est l’héroïne. Pour compliquer le tout, à quelques kilomètres mais ça pourrait aussi bien être sur une autre planète, la ville de Vadreuil. Pas de barres HLM. Des pavillons, un collège privé, une population vieillissante. Le maire pour pallier la perte de sa population pour cause de décès, courtise la communauté juive, surtout des Loubavitchs. Tout est en place pour que ce cocktail explose à la tronche de tout le monde. Ce qui arrivera. En novembre 2005. Lors des émeutes.

J’ai regardé un peu sur le net, sur d’autres blogs, ce qu’on disait sur ce roman. Il y a des divergences. D’un côté, j’ai lu que l’auteur n’avait fait que reprendre le journal de TF1 comme si c’était la Bible et donc son livre est orienté à droite, caricatural et dont l'idéologie est dangereuse. Pour d’autres, il ne s’agit pas d’un roman mais d’un documentaire, un genre « Envoyé spécial » dans les banlieues et les auteurs de ses blogs, admettant dans un cas comme dans l’autre, ne pas connaître la banlieue, ont l’impression que c’est exactement comme ça.

Je me suis dit que ma version pourrait être intéressante : j’habite en banlieue depuis quelques années, j’ai vécu en cité pendant quelques années également et cherry on the pudding, j’ai été surveillante dans un lycée d’enseignement industriel, à Paris certes, mais les élèves ne venaient pas de quartiers favorisés, loin s’en faut !

Concernant la description des jeunes dans un collège de banlieue, je retrouve exactement ce que j’ai vécu à l’époque. Sauf que moi, ils étaient plus vieux, plus désespérés, avec le sentiment d’être coincés dans une filière qui ne leur plait pas. Mais leurs notes, leur comportement passé ne leur permettaient pas d’accéder à mieux. Je retrouve le vocabulaire, la manière d’être, leur attitude bravache, leur violence quand ils sont en groupe mais aussi leur gentillesse, leur naïveté par rapport à certains sujets.

J’ai aimé travailler avec eux, c’était amusant, passionnant et je n’ai jamais ressenti la peur d’aller bosser contrairement à certains collègues surveillants. Mais je dois dire que surveillant est une place plus confortable que prof. Certes on est en première ligne quand ça merde (et ça a merdé plusieurs fois) mais les élèves ne vous haïssent pas d’emblée. La communication est plus facile, d’autant que je connaissais déjà les bases avant de travailler au lycée ! J’avais plus de problème avec les profs. Certains s’en prenaient aux mêmes élèves, pour rien. Certains avaient des propos ouvertement racistes, à l’encontre d’élèves mais aussi de professeurs. J’ai même failli me battre avec un prof à cause de son attitude !

Mais tout n’était pas rose. Il y avait chaque année un ou deux élèves, irrécupérables, à la limite du dangereux car totalement imprévisibles. Imperméables à tout, rien ne les calmait ni les menaces ni la compréhension. Ces élèves on en vient à les détester. Le problème c’est qu’il ne faut pas travailler trop longtemps dans ce genre d’établissement, c’est épuisant, démoralisant et on fini par haïr tout le monde. Je suis partie au bon moment.

Sinon, en ce qui concerne la vie de banlieue, c’est assez exacte, même si le coin où j’habite est plus calme (et plus petit) que Certigny. Mais on y retrouve la cité tenu par une famille spécialisée dans le trafic de drogue (ils sont en prison depuis et après destruction et ravalement des barres HLM, ça va beaucoup mieux), on y trouve aussi les « salafs » (je les vois le vendredi car la mosquée est pas loin de la bibliothèque) et puis Sophie m’a raconté qu’il y a quelques années, les RG leurs avaient demandé de noter ce que lisait un jeune homme propre sur lui, comme Slimane dans le livre. De noter ses heures d’arrivée et de sortie. Un garçon qui n’avait l’air de rien, bien habillé qui, comme le personnage de Jonquet, se tenait au courant de l’actualité. Il lisait tous les journaux, tous les jours…

Et pour finir, est-ce que l’idéologie qui apparaît dans le livre est nauséabonde comme le pensent certains ? Moi, je dirais que non. Certes, le tableau qu’il fait des banlieues est sans concessions mais il y laisse des lueurs d’espoir : des profs qui ne baissent pas les bras, qui ne veulent pas rester assis passivement devant leur tableau noir (en fait, on trouve surtout des tableaux blancs). Mais aussi des élèves qui veulent se battre pour avoir une scolarité digne de ce nom, des policiers qui cherchent à faire leurs boulots : arrêter des méchants et pas taper sur gamins qui balancent des cailloux, des habitants de HLM qui refusent la dictature des caïds…

Jonquet n’est pas un homme de droite, c’est même tout le contraire, il est attaché aux quartiers populaires qu’il a connus dans sa jeunesse. Son roman est juste un constat. Sombre, c’est vrai, mais c’est le genre dans lequel il excelle, le roman noir.

16:35 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature française, roman policier, thierry jonquet |